Catégorie : science

  • L’imagination, une recomposition de la réalité

    Une maison aux pattes de poulet, noire et flippante
    Image par irenhorrors on deviantArt.

    (ce billet est la suite de celui-ci, merci de le lire au préalable pour avoir le contexte)

    La maison aux pattes de poulet est une image associée aux contes populaires russes et à la sorcière Baba Yaga. C’est une image que j’aime beaucoup, et la co-autrice et moi l’avons utilisée dans l’un de nos romans de fantasy (la maison de la sorcière sans visage, superbement dessinée par Nicolas Fructus). Nous l’avons nous-mêmes empruntée aux histoires de Fritz Leiber, qui l’avait lui-même empruntée aux contes russes, ou peut-être au prologue de Rouslan et Ludmila, de Pouchkine. Ce qui nous ramène à la Russie, patrie de Lev Vygotski, l’un des grands penseurs de la psychologie et l’une des grandes ressources théoriques de l’autre L. de L.L. Kloetzer. (parenthèse : Vygotski est une sorte de scientifique rock-star, qui a profité de la révolution bolchevique pour penser et innover dans de nombreux domaines, et qui est mort tragiquement à l’âge de 37 ans, aux débuts du stalinisme).

    Lev Semyonovich Vygotsky


    Vygotski s’intéressait à l’imagination en tant que relation à l’expérience. (Attention : c’est Laurent qui explique ici — tout ce qui est foireux n’engage donc que moi). La maison aux pattes de poulet (qu’il cite en exemple) illustre le fait que notre imagination fonctionne en recombinant des images issues de la réalité (une maison + des pattes de poulet, je pense que vous l’avez). Notre capacité d’imagination, dit-il, dépend de nos expériences, même si elle nous emmène ailleurs, jusqu’à la sorcière sans visage.

    Mais ces expériences n’ont besoin d’être directes (avoir vu une cabane, un poulet, et les avoir assemblés). Elles peuvent aussi reposer sur des expériences transmises par la culture, par l’imagination des autres (celle de Fritz Leiber ou des conteurs russes) — et de cette façon, l’imagination se fonde sur l’expérience, qui se fonde elle-même… sur l’imagination. Cette dernière imagination ayant été cristallisée dans un produit culturel.

    Notre petite étude nous a permis d’examiner le « comment » de ce processus de composition de l’expérience dans un exercice d’imagination du futur. En nous concentrant sur un exercice particulier (imaginer un futur dans un cadre temporel donné, autour d’un lieu donné), nous avons pu travailler sur un corpus de récits similaires soumis aux mêmes contraintes imaginatives. À partir de nos 88 récits « positifs » et 88 récits « négatifs », nous avons trouvé des combinaisons d’éléments d’origine biographique, d’éléments fictionnels et d’éléments liés au Zeitgeist (à l’actualité) — illustrant la théorie de Vygotski sur les différentes sources expérientielles de l’imagination : l’expérience historique de la personne, l’expérience immédiate et les expériences culturelles. Cool, non ?

    Bien sûr, notre public est très restreint — des étudiants d’un petit pays riche — mais notre démarche, notre « télescope vers le futur », nous a permis d’illustrer de manière vivante la façon dont notre imagination fonctionne : éminemment sociale, ancrée, et merveilleuse.

    Une maison aux pattes de poulet, qui donne l'impression qu'elle va tomber en morceaux
    Une autre maison aux pattes de poulets, tirée d’une illustration d’une vieille édition de Rouslan et Ludmilla
  • Des instantanés du futur

    Je publie de la fiction de manière professionnelle (c’est-à-dire en étant payé pour ça) depuis 1997. Mais l’un des objectifs informels que je me suis fixés en tant qu’auteur est d’essayer de publier des textes dans le plus grand nombre de médias possible. Par exemple, j’ai publié un scénario de jeu de rôle et deux articles dans feu le magazine Casus Belli, écrit un texte pour enfants pour Bayard Presse… et co-signé un article scientifique en janvier dernier. Comme tout article qui se respecte, il a un titre super long (en anglais, parce que sérieusement, quoi) :

    Instant Futures: an experimental study of the imagination of alternative near futures thanks to science fiction

    Le titre de la revue est Integrative Psychological and Behavioral Science et, contrairement à Casus Belli, je ne la lis pas régulièrement. Mais l’autre L. de L.L. Kloetzer, celle qui fait de la recherche scientifique, la connaît bien. Dans cet article, nous décrivons des recherches menées au cours des cinq dernières années dans le cadre du cours de Psychologie de l’environnement enseigné par L.K. (l’autre) à l’Université de Neuchâtel. Dans ce cours, l’enseignante utilise des protokools de Zanzibar [fr] pour amener les étudiants à réfléchir au futur.

    Avec l’accord des personnes concernées, nous avons étudié les récits produits, ce qui nous a permis de relier la construction des récits aux mécanismes de l’imagination décrits par Lev Vygotski, le plus cool et le plus marxiste des chercheurs en psychologie.

    Le protokool utilisé est un « classique » que nous avons joué à de nombreuses reprises avec nos amis zanzi.

    Dans la première phase, on demande aux participant.e.s de décrire un lieu familier dans un futur qu’ils/elles ne souhaitent pas voir advenir.


    Dans la deuxième phase, on leur demande de décrire le même lieu dans un futur qu’ils/elles trouvent désirable.

    Nous nous sommes ensuite demandé quelles ressources imaginaires — personnelles, liées à l’actualité ou fictionnelles — étaient mobilisées pour construire ces « instantanés du futur » (je ne l’avais pas dit, mais les étudiants disposaient de 10 minutes à chaque fois pour rédiger leurs textes).

    Pour nous concentrer sur les ressources fictionnelles, nous nous sommes demandé si les récits produits en 1.1 étaient plutôt « Wall-E » (monde mort, tas de déchets), plutôt « Mad Max » (pillards et violence), plutôt « La Route » (apocalypse nucléaire ou climatique), plutôt « Le Meilleur des mondes », etc. Ou si les récits produits en 1.2 (positifs) étaient plutôt « Monde Vert » (c’est ainsi que j’appelle l’idéal écologique minimaliste actuel : recyclage, permaculture, circuits courts, etc.), plutôt « Blanche-Neige » (on vit heureux dans la forêt avec les animaux), plutôt « Nausicaä » (communautés rurales isolées et laborieuses avec un peu de technologie), plutôt « Star Trek » (la super-technologie nous aide à surmonter les problèmes)…

    C’est moi (LK) qui ai nommé les catégories fictionnelles — jetez-moi des pierres si vous les trouvez stupides 😅. Je commenterai les résultats de l’étude dans un prochain billet, mais si vous êtes impatients, vous pouvez lire l’article !